Bonbon KREMA, il était une fois BATNA…

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L’origine de l’appellation du bonbon KREMA BATNA est une de ces vielles et belles histoires pleines de senteurs et d’images, comme celles qui réveillent les douces nostalgies. Elle mérite d’être racontée.

Le goût incomparable d’un bonbon

Le titre semble promettre la divulgation d’une mystérieuse formule comme celles de Coca-Cola ou du ketchup jalousement gardées dans une chambre forte de fort Knox, dans le Kentucky américain. À Louisville, capitale la plus proche du célèbre camp militaire, une statue d’un chérubin gargantuesque et obèse perpétue pour la postérité le savoir-faire des savants émérites qui ont donné à l’Amérique son poids et son volume. En évoquant le bonbon KREMA, mon but n’est nullement de faire de «la propagande» pour une friandise (de nos jours on dit «pub» ou «promotion») mais d’expliquer comment un goût, prosaïquement commun, est devenu, à l’issue d’une étrange alchimie, une incomparable saveur.

Les douceurs du deuxième jour

Les «évènements» de l’Aurès défrayaient, depuis la veille du deux novembre de l’année 1954, la chronique.

La firme française Krema fusionna avec Hollywood Chewing-gum en l’an de grâce 1955.

Son patron – hôte de mon père à l’hôtel Saint-Georges (Alger), donna son accord pour l’appellation «Krema Batna» de la délicatesse nouvelle née des éprouvettes parisiennes.

. Le jour de la rencontre avec le VIP, les commentaires allaient bon train autour de nous dans la salle du restaurant du célèbre hôtel algérois. Les titres de la Dépêche de Constantine et de l’Est algérien, le journal des frères Morel, deux journalistes militants de l’Algérie française, étaient consacrés aux «exactions» des rebelles. Des noms revenaient dans les conversations : Batna… l’Aurès… Ben Boulaïd

. – «Comment allons-nous baptiser ce bonbon, M. Meguellati ?» demanda l’homme au chapeau mou. Et d’ajouter : «Savez-vous que les plantes aromatiques qui entrent dans sa composition poussent à profusion dans vos montagnes ?» — «Si vous avez quelque considération pour moi, appelons-le “Krema Batna”, d’autant qu’une autre plante, encore plus aromatique, vient d’éclore dans l’Aurès», osa mon père, ajoutant une ellipse, un brin subversive, à sa proposition. Son vis-à-vis, nullement dupe, eut un sourire de connivence et acquiesça, bon homme. – «Va donc pour la parabole, cher monsieur Meguellati. Je ne peux rien refuser à mon représentant exclusif pour l’Est algérien.»

 

Devant moi sur la table, sous mes yeux, le tas de petits bonbons-échantillons changea soudain de forme et de couleurs. Une odeur de bois transpira à travers le papier glacé. Les pleins et les déliés du monticule prirent de l’ampleur, devinrent un massif de crêtes dentelées. Une odeur envahit mes narines. Un relent d’Aurès, quand le soleil matinal transmute les vapeurs de la nuit en haleine de la terre, envahit tout mon être.

– «Ils attaquent partout à la fois !» éclata un pied-noir apoplectique qui passait, une valise (prémonitoire) à la main. Le cri de rage indigné donna soudain au bonbon, qui fondait lentement dans ma bouche, ce goût de cheddite et d’odeurs viriles quand les solennités auressiennes,

 

  • précipitent la course des chevauxau cours d’une fantasia aux apparats épiques,
  • provoquent le sourd ébranlement du sol sous le talon trépidant des danseurs, fringués de leurs habits traditionnels de circonstance et surnommés′′rahaba′′.La spécificité de ces derniers réside dans leur frénésie envoûtée par le rythme de leurs pas cadencés sur le tempo d’un bendir excité et d’une ′′ghaïta′′ trémoussant même les corps impassibles,
  • suscitent les cris de viscères de nos mères égayées. Ces hauts cris de liesse que Jean François appelle par dérision «youyou».

Depuis, dans mes souvenirs, l’arôme de la friandise est chimiquement lié, intimement mélangé aux sensations et aux émotions ressenties le matin du baptême du bonbon dont le composé concentre l’anis et la réglisse des garrigues de l’Aurès.

Quelque part, au plus profond de mon être, au simple énoncé du mot «Krema», une membrane imprégnée par le filigrane précieux de cette matinée particulière, sécrète, sans que j’y puisse quelque chose, une salivation faite de sensations euphoriques et d’une sudation d’images et de sons. Les intersections fugaces de leurs principes actifs ont greffé dans mon subconscient une mémoire olfactive. Diagonales convergentes et ductiles – mélange impossible à séparer des douceurs du palais de celles de salivation de l’âme – quel est donc votre secret ?

Qui d’entre nous, écoutant un musicien aveugle jouant sur une flûte inspirée l’indicible douleur de l’exilé ′′Ya El Menfi′′, n’a pas retrouvé le chapelet poignant des douleurs d’antan ? Qui n’a pas retrouvé, intensément prégnante, une vieille nostalgie, en passant devant un cylindre coiffé de braises ardentes pour le velouté des marrons chauds, «les marrons chauds !…». Une voix à l’intonation particulière, à peine perçue, une odeur fugace mais pulsant comme une artère de la mémoire, éveillent au plus profond de l’être des jadis pleins d’images et de sensations.

L’actualité brûlante qui faisait enrager l’homme à la valise avait redimensionné mon extase prosaïque en bonheur de l’âme. Cette émotion originelle ressurgit, des décennies plus tard, chaque fois que je passe devant un étal à bonbons. Elle est due aux grands d’Algérie, qui ont fait le vrai deuxième jour (sept ans et demi plus tard) dont je vais évoquer les noms, aux martyrs, aux vaillants, aux forts, à ceux qu’a enflammé leur exemple et qui ont péri comme ils sont morts, et auxquels, hélas, on a volé le Temple, son suc et sa saveur.

Que ceux qui connaissent leurs classiques me pardonnent le pillage honteux des rimes du cher Hugo. C’est, bien sûr, pour la bonne cause. Le privilège de sauter les époques et même de les mélanger, qu’autorise la remontée rapide du temps, m’a fait visiter, sur l’esquif tanguant des réminiscences, des noms et des lieux et à confondre — étranges émotions imbriquées — le goût commun d’un caramel à la saveur unique d’une époque.

Les corps du brasier

C’était dans le temps jadis, temps des ténèbres et des lumières. Lumières d’abord incertaines et pâlottes nées dans le giron des djebels, mais qui devinrent très vite incandescentes. Le premier jour de novembre de l’année 1954, Batna, la capitale des Aurès, offrait la première étincelle au brasier. J’ai rêvé, le jour d’après ce big-bang originel, que des cohortes d’hommes, parés de cuir et d’acier, alimentaient de leurs corps l’incendie naissant.

Mon père, mon père le magicien des matins fertiles — puisse son âme reposer en paix dans la maison du Seigneur — m’a expliqué que c’était là la texture même de la lutte armée et que la liberté s’obtenait ainsi. Il m’a expliqué que les grandes iniquités, qui ont martyrisé notre terre, ne pouvaient être cautérisées que par le feu. «C’est ce terrible prix qu’aura à payer l’Algérie.» Quelques semaines plus tard, des ouvriers communaux et des supplétifs commencèrent à installer autour des bâtiments officiels des herses et des chevaux de frise. Batna, l’Européenne, fut enserrée de barbelés. «Regarde bien ! Regarde bien !» m’a dit mon père, «les maillons de la chaîne se hérissent de défenses épineuses. La bête immonde, instinctivement, pressent sa mise à mort».

Dans ce hors du temps qui conserve pour la vie, dans la mémoire, des sons et des impressions, un nom était prononcé, chuchoté, murmuré selon l’endroit de grand ou de moindre péril où l’on se trouvait. Un nom de chez nous, connu et familier, mais qui devint, dans la clarté miraculeuse de ces heures, un ensemble de syllabes que l’on dégustait distinctes, détachées lentement les unes des autres, pour s’imprégner de leur douce rugosité et de leur incomparable arôme.

Un peu comme ces caramels qui fondent lentement sous la langue et qui, le jour de fête, imprègnent les profondeurs de l’être d’effluves et de senteurs élaborées par l’éprouvette colorée eau rose du ciel. Elles réapparaissent, quelques fois, nettes et vraies, dans le miroir d’un rêve intense, gravé comme une eau forte dans la planche du sommeil ou dans le mystère d’une irrépressible salivation. Alchimie étrange des réminiscences…

Depuis, la simple appellation Krema réveille en moi des associations d’émotions et de sentiments. La saveur du bonbon me fait revivre fugacement, tel un révélateur chimique, l’euphorie du deuxième jour. La texture granitique de ce nom, veinée de consonances puissantes, était pareille à celles qui éclosent le matin de -Youm El Aïd… L’Aïd El Kébir- la fête du grand pardon, des embrassades alentour et des ripailles gargantuesques qui consolent des parcimonies de l’année.

L’homme de notre nouvelle fête, le maître de la détonation originelle, l’annonciateur du nouveau monde : Ben Boulaïd — celui par lequel s’installe la fête — était l’auteur direct de mes impressions euphoriques et, partout où mon regard se portait, il était présent, visible, immense, même au-delà où mon regard pouvait porter. Ben Boulaïd… «Un allumeur d’incendies», ont-ils écrit. Jamais nom de pyromane n’était autant chéri par nous comme le fut le nom de Ben Boulaïd en ce deuxième jour du nouveau monde… À partir de l’instant où il a fait jaillir l’étincelle dans les profondeurs sombres et compliquées du grand massif berbère, la ville de Batna fut confondue avec le nom du prestigieux ouvrier de la Révolution : Mostepha Ben Boulaïd. Chacun, dans les Aurès et sans doute ailleurs aussi, dans la maison cossue de la haute ville comme dans la plus humble des chaumières, chacun édifia, à sa façon, à sa mesure, un monument aux Ouvriers mythiques du 1er Novembre.

Dans la mémoire des siècles…

Pendant que mon père, en ce matin du 2 novembre 1954, fixait en secret dans le logo du bonbon «Krema» l’ellipse et la parabole de l’évènement, mon imagination me transporta loin, très loin dans ce grandiose paysage des rocheuses où un burin génial tailla dans le granite les figures colossales des géants qui firent l’Amérique.

J’étais convaincu qu’un jour, dans le pays mythique d’indépendance, les profils des pères de Novembre trouveront, pour les fixer à jamais dans la mémoire des siècles, un sculpteur de djebels.

Les années passèrent, mais l’euphorie du deuxième jour demeura vivace. Parmi tous les clips publicitaires qui rehaussent le petit écran français de trouvailles heureuses, il en est un qui agite et réanime les pétales multicolores des heures abîmées par le hachoir du temps… Paysage d’automne… sous-bois aux couleurs ocres et rouges… feuilles mortes jonchant les plis du sol… brusques bourrasques de vent veinées de sable crissant… soleil à éclipses derrière des nuages véloces… étourneaux virevoltants affolés déjà par les froidures de l’hiver… musicien abîmé par l’âge, emmitouflé dans une parka, jouant d’un stradivarius à quatre sous l’éternelle ritournelle des hommes … œil pour œil, dent pour dent …

Les images jaunies par une caméra savante ressuscitaient en moi, chez moi, tout au bout de la rue, un vieil homme en ′′qachabïa′′ vantant les vertus innombrables du bonbon Krema. Phrase obsédante : «Demandez Krema… Ya bon Batna. Ils sont nés en novembre… Demandez Krema…». Krema, ce butin de mon père, agit dans ma mémoire comme un marqueur d’époque. Lettres inanimées, mots vivants, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force de se souvenir ? Que le poète, qui a interrogé presque en ces termes le mystère des choses inertes, me pardonne le sucre du plagiat.

La sueur fertile du burnous

La nostalgie, permet le bris de la linéarité du temps, autorise les retours inattendus sur soi, sur ce que nous fûmes jadis et comment alors nous appréhendions les choses.

Dans mon imaginaire d’enfant, aux lendemains du jour de Novembre, tout se confondait : mes djebels familiers brusquement devenus -bled ess’baâ- le pays farouche du lion où gronde la révolte, les djebaïlis brisés par la sueur fertile du burnous, grondant de colère, les collines de l’ancienne Armorique, les irréductibles montagnards qui les habitaient fondant sur les légions romaines, Ben Boulaïd, que je ne connaissais qu’à travers les descriptions idéalisées de mon père, avait le visage du connétable Du Guesclin adoubé en chevalier par un roi de France fabriqué à Epinal, au pied d’un majestueux chêne, dans un champ de gisants.

Mon histoire naissante d’Algérie était teintée de réminiscences du temps où mes ancêtres étaient les Gaulois «qui habitaient des huttes sur pilotis et qui vivaient de chasse et de pêche», Guentis, où l’administrateur Dupuy trouva la mort, était Roncevaux des Pyrénées « dont le sommet est de glace et le pied de gazon ». Le fait qu’il n’y avait ni glace ni gazon à Guentis me dérangeait à peine. L’infortuné Dupuy était Roland, «Roland, tu vas mourir, rends toi ! criait le Maure». Le Maure ? Non, Amor Bouguessa, le magnifique (l’auteur de l’embuscade).

Les personnages de la légende des siècles du grand Hugo étaient concurrencés désormais par d’autres héros que je mettais en scène à Guentis, à Foum-Etoub, sur les crêtes de Kimmel où sur les flancs calcinés du djebel Ahmar-Khadou, le si tragiquement bien nommé.

Ma connaissance de l’histoire par les images sublimées était faite de nanas somptueuses (quoi que les sobriquets dont les avaient affublées leurs contemporains me laissaient quelque fois dubitatif). Oyez plutôt : Berthe au grand pied, Aude au bras blanc, Margot cuisses-légères, Jean le Bon, monarque fainéant (tiens chez eux aussi), Henri, quatrième du nom, grand trousseur de dames devant l’Eternel (plusieurs siècles avant DSK) qui acheta Paris pour le prix d’une messe. J’avoue qu’à la lecture de cet épisode du roman feuilleton d’Epinal, j’ai maudit le général Sarrasin Tarik de n’y avoir pas pensé le premier. Charles Martel lui aurait satiné le chemin vers Notre Dame et l’histoire de France, de Navarre et d’Afrique du Nord en aurait été changée.

Par quel héros nouveau remplacer Monsieur De Turenne qui a défini ainsi le courage : «Tremble carcasse, tremble mais tu trembleras davantage quand tu sauras où je vais te conduire», j’optais résolument pour Abbès Laghrour. Son adresse au général Parlange autorisait mon choix : «Général, l’ère des sidi est révolue. J’attends de pied ferme tes bataillons.»

J’étais fâché de ne pas trouver de pendant algérien au cardinal De Richelieu, hiératique dans sa robe rouge écarlate de prélat, promettant la mâle mort aux Rochelais affamés. Nos mollahs du cru n’en avaient ni l’envergure ni la prestance et la tunique rouge sang qui a fait leur triste gloire, ils ne l’endosseront que bien plus tard.

J’ai regretté mes larmes versées à Waterloo lorsque «la garde impériale courbée sous la mitraille anglaise entra dans la fournaise». Ma peine désormais s’exprimait à la lecture des titres de la Dépêche de Constantine et de l’Est algérien: «200 rebelles mis hors d’état de nuire dans les Aurès»…

Je n’étais plus très fier des anciens combattants de la grande guerre que je croisais dans les rues de Batna et qui ressemblaient, par la bedaine et les moustaches, à Joffre d’Epinal, lorsqu’ils paradaient derrière des caïds chamarrés de breloques tels des Atamans cosaques.

Dans les jours suivants de mon nouveau monde, toutes les histoires françaises commencèrent à vaciller sur le socle où les avait placées l’Histoire de France des Editions Nathan, racontée en noir et blanc à l’indigène. Mes pages algériennes hier vides, terriblement vides, d’us civilisés, de coutumes policées et d’exploits légendaires, à l’issue de mes quêtes alentour, commencèrent à se couvrir d’actes rapportés par ces troubadours dont la fonction est de mettre l’évènement le plus banal si ce n’est le plus improbable sur le podium de la légende.

J’ai écrit le récit de la grande bataille de Djeurf comme je l’ai entendue raconter par ces saltimbanques itinérants qui frappent sur leurs tambours pour rameuter le chaland. De plus en plus subversif, je trouvais un certain air de famille entre la déclaration du 1er Novembre et celle des droits de l’homme et du citoyen.

Les premiers camps d’hébergement qui accueillirent mon père et ses amis, et les «T6» qui écrasaient les mechtas de l’Aurès, scellèrent définitivement le sort de la colonisation positive et effacèrent, une fois pour toutes, de ma galerie de portraits, les images fabriquées dans la bonne ville d’Epinal.

La leçon de choses racontée aux Auressiens par la légion et les Tabors fut plus féroce quand Ben Boulaïd fit un pied de nez à l’imposante muraille de la citadelle du Coudiat (Constantine). Ce matin-là, la brise montagnarde, née sur les sommets de Kimmel, souffla légère, voluptueuse sur Batna réveillée par l’incroyable nouvelle. Les gens s’embrassaient dans les rues, sans éprouver le besoin de commenter l’évènement.

L’émotion nouait les gorges et paralysait les langues. Des youyous stridents fusaient crescendo. Le vieil homme à l’étal offrait gratis aux enfants les caramelsKrema. «Krema… Krema…Goûter aujourd’hui la douceur batnéenne !»

Il parlait bien sûr de l’autre douceur. Dans le palais émoustillé, le sucre aromatisé et la nouvelle, pur sucre, mélangée, imprégnaient lentement les muqueuses. Le mollet de Ben Boulaïd était plus élastique et plus robuste que ceux d’Alain Mimoun et de Fausto Coppi réunis. Ils ne le rattrapèrent pas.

Le timbre de la voix de Gloria Lasso, la très belle, me sembla moins cristallin que celui d’une amie de ma mère qui, pour glorifier l’évasion du siècle, entonna dans notre salon «hizb e thouar allah youssar». Dans la cour, chez nous, ce matin-là, un cuivre sonore exprimait, sous la main alerte de ma sœur, l’arôme velouté des cinq épices (ras el hanout). J’ai jeté, en passant, dans le pilon fou, ma compassion pour Vercingétorix et mon admiration pour le grand petit Corse (Napoléon). Le carillon de l’ustensile en devint plus guilleret.

La vindicte du chaman

Puis, un jour, l’horloge de mes émerveillements a affiché le mot «indépendance». Le mot seulement. Guettée au sortir du sous-bois par un alien aux dents draculesques, la magie a avorté.

Mon père y croyait quand même. Il fit le chemin que suivit jadis Marco Polo. Il se rendit en Chine. Nos dépôts à Batna proposèrent la fine fleur du savoir-faire des fils du ciel. C’était l’époque où les importateurs pensaient d’abord à l’Algérie.

L’incendie qui ravagea nos magasins, les anciens s’en souviennent encore. Tout brûla par la vindicte du chaman. «Nous les enverrons au hammam.» Mon père, je me souviens de son profil de médaille rougie par les reflets de l’incendie qui consumait le fruit de son labeur, nous a dit – mes frères Nadir et Hakim étaient à mes côtés : «Si vous voyez l’œuvre de toute une vie détruite en un seul jour et, sans dire un seul mot, vous mettre à reconstruire, vous serez des Hommes mes fils.» Connaissait-il Kipling qui parla à peu près en ces termes ? Je l’ignore. Le lendemain du malheur, le malheur a toujours, hélas, un lendemain, nous étions dans le champ de ruines où montaient encore, çà et là, des fumerolles ardentes. Des badauds impudiques venaient au spectacle.

Mon père nous dit encore : «Quand la fatalité vous mettra face à vous-même, agissez toujours avec courage !» Et la fatalité, encore plus terrible que l’incendie que nous venions de subir, ne tarda pas à venir frapper à notre porte. Elle portait un visage et un nom. Le deuxième commandement de mon père nous conduisit, la conscience en paix, jusqu’aux bouts des fins dernières.

J’ai parlé plus haut du jour où la fatalité est venue frapper à notre porte. Je promets d’en dire d’avantage une prochaine fois. Ce sera une autre page de l’histoire de mon pays que j’évoquerai. Elle n’est, hélas, ni très romantique ni très belle, comme le sont devenues toutes les sagas algériennes depuis que les actes authentiques de l’histoire ont été modifiés par des codicilles faussaires. Je viens de jeter un regard rapide sur la une des journaux : corruption et pillage. Vieux réflexe, vite un caramel ! Terrible, l’arôme incomparable d’antan exhale soudain, dans tout mon être, une amertume délétère.

e-mail : demlati@meguellati.info
Djamel-Eddine Meguellati

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